lundi 2 mai 2016

De la vie

BOLDMIND. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de dire son avis.

MÉDROSO. Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le sien.

BOLDMIND. Vous êtes tranquilles, mais vous n'êtes pas heureux; c'est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence.

MÉDROSO Vous croyez donc que mon âme est aux galères?

BOLDMIND. Oui; et je voudrais la délivrer.

MÉDROSO. Mais si je me trouve bien aux galères?

BOLDMIND. En ce cas vous méritez d’y être.

Voltaire, Dictionnaire philosophique "liberté de penser"


1- L'énigme de la vie

Derrière ce mot de trois lettres, la vie, se cachent une infinités de questions, toutes aussi abstruses que vaines, mais qui méritent d'être posées. Car les questions sont parfois plus porteuses de sens que les réponses elles-mêmes. Donc, qu'est-ce que la vie? Plus encore, pourquoi vit-on? Desproges se rapproche sans doute de la cruelle vérité en énonçant ceci: "nous venons au monde pour mourir". Oui. La vérité est implacable, le réel est intransigeant: nous vivons pour mourir. Nous n'avons d'ailleurs rien demandé, mais nous ne demanderons pas davantage lorsque la fatale issue de l'existence, la mort, nous arrachera du monde sensible. Si nous naissons pour mourir, alors l'existence peut paraître absurde. Et en un sens, elle l'est: quoi de plus absurde qu'une vie brusquement interrompue, longue et ennuyeuse, courte et brutale? Mon premier postulat est qu'il faut accepter ce non-sens, car c'est ce non-sens qui donne justement à la vie tout son sens. L'absurde, c'est le tragique. Non, pas le tragique Racinien, dégoulinant de lyrisme et fatalement défaitiste, non. Le tragique, c'est ce juste milieu entre l'optimisme et le pessimisme, c'est le réel, tel qu'il est, irrationnel, cruel, beau, violent, absurde. C'est cela, la vie. Alors, au lieu de chercher pourquoi l'on vit, il suffit (c'était ma deuxième question) de savoir comment on le fait. Comment supporter l'insupportable irrationalité de ce que l'on vit au quotidien. Deux solutions, ou plutôt, deux procédures s'offrent à nous. On peut accepter, sans pour autant se résigner (mais en s'y risquant toutefois), et on peut refuser. Selon la procédure utilisée, en découlera une manière de vivre, un art de vivre

2- Accepter, ou le piège de la soumission

L'acceptation est un concept lourd de clichés, banalement rapportés par les contempteurs du réel, ceux qui lui opposent un vain et constant refus, comme Don Quichote luttant contre les moulins à vent. L'acceptation de la vie, c'est la première condition tragique. Mais elle implique une nécessaire distance à l'égard des choses du monde. L'acceptation a quelque chose de profondément égoïste. On accepte sa condition, mais aussi celle des autres. Et le refus partiel ou total du réel peut s'avérer également dangereux: une sorte de voile dont se parent les faibles, pour fuir le réel. Cette attitude est une attitude de déni, qui donnerait raison à cette maxime de Nietzsche: "parfois, les gens ne veulent pas entendre la vérité, car ils ne veulent pas que leurs illusions se détruisent". Nous verrons que l'espoir peut jouer ce rôle. Le réel peut-il être vécu en étant dénié, paré d'un voile? Le postulat de cet essai est que l'on ne peut pas s'y résoudre. Car on ne vivrait pas le réel, on le survolerait. Pire: on vivrait non pas le réel mais un semblant de réel, une fiction, un peu comme le héros de Truman show, enfermé dans une série depuis sa naissance, et qui ignore lui-même (jusqu'à un certain point), qu'il est acteur de cette fiction, un artifice de ce gigantesque théâtre à ciel ouvert. Si le réel est un pièce, alors il serait une farce tragi-comique, une sorte de pièce absurde. Absurde, oui, ce monde l'est. Et s'en détourner, c'est être faible. C'est pourquoi, m'est avis que refuser ce réel, c'est lui donner raison, c'est capituler. La vie est une lutte. Il faut l'affronter. L'accepter béatement? Peut-être pas non plus.


3- Eloge du néant

Accepter, oui, mais pas n'importe quoi: l'injustice n'est pas acceptable. Mais accepter l'inconnu, comme on accepte l'absurdité d'une vie. En acceptant la vie, on s'accepte soi-même. La vie s'offre à nous, ou s'impose à nous, cela dépend de la manière dont on la conçoit. Doit-on la voir comme un fardeau, la subir jour après jour, et pousser cette pierre sur le flanc d'une montagne, destinée à y redescendre inéluctablement? Est-ce une acceptation supportable? Accepter de vivre nécessite peut-être alors autre chose. Ou plutôt rien. Le néant, l'abîme, le rien, peut offrir une alternative entre l'acceptation béate et le refus catégorique: il est l'inconnu, le vide, le précipice au-dessus duquel l'homme avance, tel un funambule, sans savoir si son prochain pas est le dernier. Il peut tomber, il peut échouer, mais qu'importe, il avance. L'équilibre parfait entre une vie réglée comme un papier à musique et la vie de débauche où l'on perd tous repères. Un "entre deux" qui ne contrevient pas aux contingences de la vie sans pour autant s'y soumettre pleinement. Mais l'humain est-il seulement capable d'assumer cette incertitude, de s'y confronter? Les systèmes politiques, quels qu'ils soient, et plus encore le capitalisme, déterminent l'individu, le conditionnent de la naissance à sa mort. Tout y est déterminé, ses réussites, comme ses échecs. De boîte en boîte, il avance sur le droit chemin que lui trace la vie prête à porter. Il termine d'ailleurs son existence au bout de cette interminable chaîne, au fond d'une boîte, oublié de tous. Nous sommes les rouages du système, c'est un fait. D'ailleurs, le concept même de système est un concept clé, que je fais intervenir assez tard dans cette réflexion. Mais soit. Nous ne nous appartenons pas pleinement à nous mêmes, car sinon, nous échapperions à ce système, et la vie deviendrait survie. Nous interrogerions alors un autre concept. Mais à l'intérieur du système, nous pouvons vivre sans appartenir totalement aux autres, tourner à la périphérie de ce système et s'en nourrir sans se laisser happer. C'est tout l'enjeu de l'incertitude. Une métaphore me vient à l'esprit, pour illustrer ce choix. Imaginons un instant un bateau; un bateau qui prend l'eau, inexorablement destiné à couler, puisque sa coque est percée, et qu'un marin tenterait, par tous les moyens, tristement muni d'un seau, d'en extraire l'eau, de manière continue. C'est le Sisyphe des temps modernes, le travailleur qui se donne corps et âme pour une entreprise qu'il n'aime pas, pour un système en quoi il ne croit plus. Et il y a cet individu, un de ces marins, qui décide de quitter le navire, de passer par-dessus bord et de partir à la nage. Partir où? Nul ne sait. Et c'est justement l'intérêt du concept.



4- Le mirage de l'espoir

a) L'illusion du réel?

Pour adopter une procédure - et il en existe bien d'autres, d'aucuns font intervenir cette pierre angulaire, ce faisceau lumineux que l'on nomme Espoir. L'espoir, guide suprême de nos vies, ou farce tragique de l'existence? La véritable question soulevée par l'existence de l'espoir chez tant d'individus est sans doute celle-ci: l'espoir fait-il vivre? C'est une expression bien populaire, "l'espoir fait vivre". Mais peut-on vivre sans espoir, sans tomber dans le refus, traité précédemment? Effectivement, l'absence d'espoir n'est pas forcément du désespoir. Soit. Les bases sont posées, mais les fondations demeurent encore branlantes. Parce que si l'espoir suscite tant de fascination, c'est parce que nul ne sait vraiment ce qu'est l'espoir. L'espoir, c'est cette quête philosophale, vaine ou inaccessible, la carotte derrière laquelle nous courrons, et que nous n'aurons jamais, car cette carotte est attachée au-dessus de nos têtes. L'espoir, c'est ce que nous n'avons pas, mais que nous n'aurons jamais. Tout est dans l'expression: "l'espoir fait vivre", donc vivons pour avoir ce que nous n'aurons jamais. Absurde équation, qui contrevient à la définition même de la vie. Cet espoir fait avancer, certes, mais il fait avancer comme l'eau fait tourner les pâles du moulin: c'est du surplace. Il nous fait avancer sur un tapis roulant. Et dans ce cas, cela reviendrait à épuiser nos forces dans une quête sans fin. L'espoir, dans ce cas, constituerait une sorte de course, mais nous serions en train de courir derrière notre vie. On ne la vivrait peut-être pas, par conséquent. Puisque en se projetant dans un avenir brumeux, lointain, en fixant cette lumière au bout du tunnel, cet Espoir, notre présent nous échapperait complètement. L'espoir, même dans le présent, n'est qu'un futur déguisé, un horizon d'attente. La vie ne peut se conjuguer qu'au futur. Elle doit se vivre aussi à l'instant présent. En ce sens, doit-on dire que l'espoir protège du réel, ou bien qu'il nous en éloigne? L'espoir comme échappatoire ne nous protège du réel qu'en nous en offrant une vision erronée, une sorte de vision idéale. Mais attention, je ne dis en aucun cas que cette attitude est mauvaise. Je dis qu'elle travestit le réel, et qu'en ce sens, la persistance du voile peut constituer une prison, une prison mentale, où l'on vivrait dans une fiction. C'est parfois préférable lorsque le réel n'est justement plus supportable. 

b) Dépassement du réel

Mais loin de moi l'idée, ici, de dénigrer la force de l'espoir. C'est ainsi que sont nés tant d'édifices majestueux, érigés à la sueur d'humains prêts à sacrifier leur existence pour l'amour d'un dieu qu'ils n'avaient jamais rencontré. Qu'est-ce que ce dieu, si ce n'est l'Espoir personnifié? Ces églises, cathédrales aux voûtes vertigineuses, le gigantisme des pyramides, et j'irais même jusqu'aux découvertes, et la science, tous nourris par un espoir, une perspective, un horizon. Tout ceci a permis à notre humanité de sortir de sa caverne. Ce qui reviendrait alors à considérer l'espoir comme une possible clé du dépassement de soi, et du réel. 

c) Dérives de l'espoir

Mais tout ceci a également tiré cette humanité de cet état primitif, celui de nature tant vanté par Rousseau. L'espoir nous a privé de notre innocence, a fait de nous des êtres compétitifs, à la recherche du plus, du mieux. L'avarice, la jalousie, l'envie, ne sont-elles pas nées d'un espoir déçu? L'espoir d'un monde meilleur n'était-il pas la base idéologique du nazisme? L'espoir fait vivre, oui, mais il fait aussi mourir. Si l'espoir est propre à l'homme, c'est justement peut-être parce qu'il représente sa double caractéristique: le dépassement de soi et la barbarie.

Et la vie dans tout ça? Que fait l'individu lorsqu'il espère? Reste-t-il bouche bée, à attendre Godot, cet inconnu qui ne viendra jamais, ou utilise-t-il l'espoir comme un moteur à sa vie? Aucune réponse ne peut satisfaire mes questionnements, car l'espoir peut tout aussi bien accompagner l'existence monotone d'un individu dépressif, ayant abandonné tout combat, tout comme l'individu plein de volonté, prêt à lutter vaillamment, ou même notre funambule, toujours à survoler l'abîme. Encore que, ce dernier se fiche un peu de l'avenir, donc il y a de fortes chances que l'espoir l'indiffère. Mais les deux autres, eux, malgré leurs différences, peuvent nourrir de l'espoir. L'espoir est donc un concept universalisant, s'il peut toucher autant d'individus. C'est d'ailleurs ce qui fait sa force et sa dangerosité. L'espoir, c'est un peu l'atome de l'individu, il faut le manipuler avec précaution, ne pas s'en servir de fin en soi, car sinon, l'on s'abandonnerait à cette quête sans fin, mais ne pas non plus s'en priver totalement, peut-être justement pour accepter la vie, supporter ce poids, dépasser le seuil de nos existences, les faire évoluer. Dans ce cas, c'est une énergie positive. D'où la comparaison à l'atome.

Je vous vois venir: ne choisir ni l'un ni l'autre, faire un pas de côté, solution de facilité pour se soustraire à un choix. Mais ce choix, je pense qu'il réside dans un autre concept, qui fait la substantifique moelle de l'être humain, et qui détermine sa place dans la société: la volonté. La volonté seule peut trancher, nuancer ces comportements et ces postures face à la vie. Une vie misérable et pleine de volonté est admirable, non pas parce qu'elle est gonflée d'espoir, mais parce qu'elle veut. C'est la volonté (individuelle et collective) qui nourrit la responsabilité de l'homme, qui crée des rapports de force, et qui construit la vision du monde comme un combat. Sans volonté, peut-être que tout espoir est voué à échouer. La volonté est ce qui met en action l'espoir.

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