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vendredi 11 mars 2016

Constant Guignard

   Les époux Guignard, mariés par amour, désiraient passionnément un fils. Comme si ce petit être tant souhaité voulait hâter l'accomplissement de leurs voeux, il vint au monde avant terme. Sa mère en mourut, et son père, ne pouvant supporter cette mort, se pendit de désespoir.

   Constant Guignard eut une enfance exemplaire mais malheureuse. Il passe son temps de collège à faire des pensums qu'il ne méritait pas, à recevoir des coups destinés à d'autres, et à être malade les jours de grande composition. Il finit ses études avec la réputation d'un cafard et d'un cancre. Au baccalauréat, il fit la version latine de son voisin, qui fut reçu, tandis que lui-même était expulsé des examens pour avoir copié.
    De si malencontreux débuts dans la vie eussent rendu mauvaise une nature ordinaire. Mais Constant Guignard était une âme d'élite, et, persuadé que le bonheur est la récompense de la vertu, il résolut de vaincre la mauvaise fortune à force d'héroïsme.
   Il entra dans une maison de commerce qui brûla le lendemain. Au milieu de l'incendie, comme il voyait son patron désolé, il se jeta dans les flammes pour sauver la caisse. Les cheveux grillés, les membres couverts de plaies, il parvint au péril de sa vie à enfoncer le coffre-fort et à en retirer toutes les valeurs.
   Mais le feu les consuma dans ses mains. Quand il sortit de la fournaise, il fut appréhendé au collet par deux sergents de ville; et un mois après on le condamnait à cinq ans de prison pour avoir essayé de s'approprier, à la faveur d'un incendie, une fortune qui ne courait aucun danger dans un coffre fort incombustible.

    Une révolte eut lieu dans la maison centrale où il était. En voulant secourir un gardien attaqué, il lui passa un croc-en-jambe et le fit massacrer par les rebelles. Du coup on l'envoya pour vingt ans à Cayenne.
    Fort de son innocence, il s'évada, revient en France sous un autre nom, pensa qu'il avait dépisté la fatalité et se remit à faire le bien.


    Un jour, dans une fête, il vit un cheval emporté qui entraînait une voiture droit dans le fossé du rempart. Il se jette à la tête du cheval, a le poignet tordu, la jambe cassée, une côté enfoncée, mais réussit à empêcher la chute inévitable. Seulement, l'animal rebrousse chemin, et va s'abattre au milieu de la foule, où il écrase un vieillard, deux femmes et trois enfants. Il n'y avait personne dans la voiture.
    Dégoûté cette fois des actes d'héroïsme, Constant guignard prit le parti de faire le bien humblement et se consacra au soulagement des misères obscures. Mais l'argent qu'il portait à de pauvres ménagères était dépensé par leurs maris; les tricots qu'il distribua à des ouvriers habitués au froid leur firent attraper des fluxions de poitrine; un chien errant qu'il recueillit donna la rage à six personnes du quartier; et le remplaçant militaire qu'il acheta pour un jeune homme intéressant vendit à l'ennemi les clefs d'une place forte.

    Constant Guignard pensa que l'argent fait plus de mal que de bien, et qu'au lieu d'éparpiller sa philanthropie, il valait mieux la concentre sur un seul être. Il adopta donc une jeune orpheline qui n'était point belle, mais qui était douée des qualités les plus rare qu'il éleva avec toutes les tendresses d'un père. Hélàs ! il fut si bon, si dévoué, si aimable pour elle qu'un soir elle se jeta à ses pieds et lui confessa qu'elle l'aimait. Il essaya de lui faire comprendre qu'il l'avait toujours considérée comme sa fille, et qu'il se croirait coupable d'un crime en cédant à la tentation qu'elle lui offrait. Il lui démontra paternellement qu'elle prenait pour de l'amour l'éveil des sens, et il lui promit d'ailleurs qu'il obéirait à cet avertissement de la nature en lui cherchant au plus vite un époux digne d'elle. Le lendemain, il la trouva couchée en travers de sa porte, un couteau dans le coeur.

    Pour le coup, Constant Guignard renonça à son rôle de petit manteau bleu, et se jura que dorénavant, pour faire le bien, il se contenterait d'empêcher le mal.
    A quelque temps de là, il fut mis par le hasard sur la piste d'un crime qu'un de ses amis allait commettre. Il aurait pu le dénoncer à la police; mais il aima mieux tenter d'entraver le crime sans perdre le criminel. Il se mêla donc intimement à l'action qui se préparait, parvint à en saisir tous les fils, et attendit le moment précis de tout déjouer en arrangeant tout. Mais le coquin qu'il voulait ménager vit clair dans son jeu, et combina l'affaire de telle sorte que le crime fut commis, le criminel sauvé, et Constant Guignard arrêté.

    Le réquisitoire du procureur contre Constant Guignard fut un chef-d'oeuvre de logique. Il rappela toute la vie de l'accusé, son enfance déplorable, ses punitions, son expulsion des examens, l'audace de sa première tentative de vol, sa complicité odieuse dans la révolte de la maison centrale, son évasion de Cayenne, son retour en France sous un faux nom. A partir de ce moment surtout, l'orateur atteignit le plus haut degré de l'éloquence judiciaire. Il stigmatisa cet hypocrite de bonté, ce corrupteur de ménages honnêtes, qui pour assouvir ses passions envoyait les maris au cabaret boire son argent, ce faux bienfaiteur qui cherchait par des présents nuisibles à capter une popularité malsaine, ce monstre caché sous le manteau d'un philanthrope. Il approfondit avec horreur la perversité raffinée de ce scélérat qui recueillait des chiens enragés pour les lâcher sur le monde, de ce démon, aimant le mal pour le mal, qui risquait de se faire estropier en arrêtant un cheval emporté, et pourquoi? pour avoir l'épouvantable jouissance de le voir se ruer dans la foule et écraser des vieillards, des femmes, de pauvres petits enfants. Ah! un tel misérable était capable de tout! Sans nul doute il avait commis bien des crimes qu'on ne connaîtrait jamais. Il y avait mille raisons de croire qu'il avait été complice de ce remplaçant acheté par lui pour trahir la France. Quant à cette orpheline qu'il avait élevée et qu'on avait trouvée un matin tuée à sa porte, quel autre que lui pouvait l'avoir assassinée? Ce meurtre était à coup sûr l'épilogue sanglant d'un de ces drames infâmes faits de honte, de débauche et de fange qu'on ose à peine remuer. Après tant de forfaits il n'était même pas besoin de s'appesantir sur le dernier crime. Ici, malgré les dénégations impudentes de l'accusé, il y avait évidence absolue. Il fallait donc condamner cet homme avec toutes les rigueurs de la loi. On punissait justement, et on ne saurait trop punir. On avait affaire non seulement à un grand criminel, mais à un de ces génies du crime, à un de ces monstres de malice et d'hypocrisie qui font presque douter de la vertu et désespérer de l'humanité.
    Devant un pareil réquisitoire, l'avocat de Constant Guignard ne pouvait plaider que la folie. Il le fit de son mieux, parla de cas pathologiques, disserta savamment sur la névrose du mal, représenta son client comme un monomane irresponsable, comme une sorte de Papavoine inconscient, et conclut en disant que de telles anomalies se traitaient à Charenton plutôt que sur la place de la Roquette.
    Constant Guignard fut condamné à mort à l'unanimité.
    Des hommes vertueux que la haine du crime rendait féroces furent transportés de joie et crièrent bravo.


    La mort de Constant Guignard fut comme son enfance, exemplaire mais malheureuse. Il monta sur l'échafaud sans peur et sans pose, avec une sérénité de martyr que tout le monde prit pour une atonie de brute. Au moment suprême, sachant que son bourreau était pauvre et père de famille, il lui annonça doucement qu'il lui avait légué toute sa fortune, si bien que l'exécuteur ému s'y reprit à trois fois pour couper le cou de son bienfaiteur.
   Trois mois plus tard, un ami de Constant Guignard apprit en revenant d'un lointain voyage la triste fin de cet honnête homme dont il connaissait seul les mérites. Pour réparer autant qu'il le pouvait l'injustice du sort, il acheta une concession à perpétuité, commanda une belle tombe, en marbre et écrivit une épitaphe pour son ami. Il mourut le lendemain d'un coup de sang. Néanmoins, les frais ayant été payés d'avance, le guillotiné eut son sépulcre. Mais l'ouvrier chargé de graver l'épitaphe prit sur lui de corriger une lettre mal formée sur le manuscrit. Et le pauvre homme de bien, méconnu pendant sa vie, gît dans la mort avec cette épitaphe à perpétuité:

                                            Ci-gît Constant Guignard
                                                    Homme de rien.


         Jean Richepin, 
Les Morts bizarres, 1877.

jeudi 17 avril 2014

La marée



Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
Je l’entends dans le rire énorme de la mer.

Baudelaire, Spleen et Idéal, LXXIX « Obsession ».



La mer était calme, paisible, endormie. Elle se fondait dans le paysage monotone, accueillant ça et là des vagues perdues, épousant une forme hétérogène et unie à la fois. L’écume qu’elle rejetait était invariablement remplacée par une autre, plus forte encore et offrait un spectacle des plus étranges. Je me demandai à quel point l’océan pouvait se mouvoir, épouser toutes les formes possibles, courir si désespérément sans but, avec un silence angoissant. L’horizon était invisible, comme occulté par quelque perturbation incommodante. Dans un mouvement soudain, je fus happé par une vague, accroché par ses vigoureux tentacules, et projeté dans l’abîme de cette mer, qui avait perdu de sa tranquillité. On eût dit qu’une tempête avait brusquement réveillé cet espace silencieux, provoquant sa fureur de façon spectaculaire. Je fus pris d’un malaise. Je me suis toujours demandé pourquoi la mer causait de telles nausées. Etait-ce l’appréhension de ses profondeurs inconnues et inégales, ou bien était-ce une aversion du flux ininterrompu et chaotique de ses ondulations ? La force avec laquelle je fus emporté me laisse croire à la seconde supposition. Cette masse informe me poussait, me tirait, m’interpellait, - il me semblait même saisir vaguement certains mots -, m’agressait de toutes parts, tant et si bien que je dus l’éviter en me contorsionnant, espérant me défaire de ses griffes. Mon esprit se troublait, il me semblait maintenant saisir clairement certaines invectives, dont je semblais être le destinataire. « Poussez-vous », « Pardon » fusaient ça et là, au milieu du flux ininterrompu des vagues, grandes, minces, froides et déterminées, qui s’enchevêtraient autour de moi, comme pour m’emprisonner. Mais il me semblait après coup qu’elles tentaient de me dépasser, car il semblait bien que je gênais leur course exaspérée au sommet de cette pente. Qu’y avait-il de l’autre côté ? Je n’ignorais. Et je n’avais nul désir de l’apprendre.  Mais inévitablement j’y parvins, et ce spectacle absurde devint plus vaste encore. Les vagues étaient déchaînées, elles ne couraient plus, non, elles se jetaient au-delà des barrières, dans la vaine intention d’atteindre leur but – en avaient-elles seulement un ? Tout cela me dépassait. Je demeurai debout, face au ballet irrationnel de cette marée furieuse, qui chuchotait, errait, suivait le cours imperturbable de son absurde existence, et qui disparaissait derrière les barrières, avant de reparaître, aussi maladroite et impétueuse, au pied de ce mur. « Pardon », « Pfff, poussez-vous » éructait-on dans mon dos, mais je ne voyais que cette masse curieusement uniforme, parcourue de quelques inégalités mais revêtue d’une couleur sombre, morne et même étonnamment sinistre. Une vague, sans doute plus féroce que les précédentes, porta son coup de grâce, me projetant à terre. Il me semblait à présent que l’on m’épiait. Des vagues passèrent au-delà de ma tête, d’autres s’arrêtaient à mes pieds, manifestement gênées, et me contournaient tout aussi imperturbablement qu’avant leur halte inopportune. D’autres encore riaient, sournoises et invisibles, en continuant leur course dans l’abîme, au-delà des barrières. Enfin des vagues s’égaraient de toutes parts, échappant à leur funeste destin dans une dernière tentative. Les vagues avaient désormais un visage ; j’apercevais même le sourire bête mais innocent de celui-ci s’afficher sur sa mine accablée ; on eût dit un malheureux qui assistait à un enterrement affublé d’un accoutrement pour clowns. Cet autre-là me dévisageait avec un dégoût involontaire, comme s’il eût été pris lui aussi, de nausées. Je détournai le regard tant la vue de ce visage admirablement insolent m’écœurait. Un autre au fond lisait, d’un regard éteint, les nouvelles du jour sur un bout de papier ; il était aussi expressif qu’un poisson hors de l’eau. Tous, du reste, étaient pareils à des poissons que l’on eût privés d’eau. Une longue et interminable apnée vers les barrières, qu’ils redécouvraient chaque jour avec une satisfaction identique. Les visages supplantaient peu à peu les vagues, mais suivaient le même mouvement curieux et irréfléchi, se confondaient avec elles, resurgissaient et s’immergeaient à nouveau dans le chaos des vagues. Les barrières s’ouvraient et se refermaient, dans un rythme effréné et tout aussi furieux que les figures. Abattu mais non moins stupéfait, je me relevai, sortis ma carte et me dirigeai vers les barrières qui me menaient au métro.