jeudi 17 avril 2014

La marée



Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
Je l’entends dans le rire énorme de la mer.

Baudelaire, Spleen et Idéal, LXXIX « Obsession ».



La mer était calme, paisible, endormie. Elle se fondait dans le paysage monotone, accueillant ça et là des vagues perdues, épousant une forme hétérogène et unie à la fois. L’écume qu’elle rejetait était invariablement remplacée par une autre, plus forte encore et offrait un spectacle des plus étranges. Je me demandai à quel point l’océan pouvait se mouvoir, épouser toutes les formes possibles, courir si désespérément sans but, avec un silence angoissant. L’horizon était invisible, comme occulté par quelque perturbation incommodante. Dans un mouvement soudain, je fus happé par une vague, accroché par ses vigoureux tentacules, et projeté dans l’abîme de cette mer, qui avait perdu de sa tranquillité. On eût dit qu’une tempête avait brusquement réveillé cet espace silencieux, provoquant sa fureur de façon spectaculaire. Je fus pris d’un malaise. Je me suis toujours demandé pourquoi la mer causait de telles nausées. Etait-ce l’appréhension de ses profondeurs inconnues et inégales, ou bien était-ce une aversion du flux ininterrompu et chaotique de ses ondulations ? La force avec laquelle je fus emporté me laisse croire à la seconde supposition. Cette masse informe me poussait, me tirait, m’interpellait, - il me semblait même saisir vaguement certains mots -, m’agressait de toutes parts, tant et si bien que je dus l’éviter en me contorsionnant, espérant me défaire de ses griffes. Mon esprit se troublait, il me semblait maintenant saisir clairement certaines invectives, dont je semblais être le destinataire. « Poussez-vous », « Pardon » fusaient ça et là, au milieu du flux ininterrompu des vagues, grandes, minces, froides et déterminées, qui s’enchevêtraient autour de moi, comme pour m’emprisonner. Mais il me semblait après coup qu’elles tentaient de me dépasser, car il semblait bien que je gênais leur course exaspérée au sommet de cette pente. Qu’y avait-il de l’autre côté ? Je n’ignorais. Et je n’avais nul désir de l’apprendre.  Mais inévitablement j’y parvins, et ce spectacle absurde devint plus vaste encore. Les vagues étaient déchaînées, elles ne couraient plus, non, elles se jetaient au-delà des barrières, dans la vaine intention d’atteindre leur but – en avaient-elles seulement un ? Tout cela me dépassait. Je demeurai debout, face au ballet irrationnel de cette marée furieuse, qui chuchotait, errait, suivait le cours imperturbable de son absurde existence, et qui disparaissait derrière les barrières, avant de reparaître, aussi maladroite et impétueuse, au pied de ce mur. « Pardon », « Pfff, poussez-vous » éructait-on dans mon dos, mais je ne voyais que cette masse curieusement uniforme, parcourue de quelques inégalités mais revêtue d’une couleur sombre, morne et même étonnamment sinistre. Une vague, sans doute plus féroce que les précédentes, porta son coup de grâce, me projetant à terre. Il me semblait à présent que l’on m’épiait. Des vagues passèrent au-delà de ma tête, d’autres s’arrêtaient à mes pieds, manifestement gênées, et me contournaient tout aussi imperturbablement qu’avant leur halte inopportune. D’autres encore riaient, sournoises et invisibles, en continuant leur course dans l’abîme, au-delà des barrières. Enfin des vagues s’égaraient de toutes parts, échappant à leur funeste destin dans une dernière tentative. Les vagues avaient désormais un visage ; j’apercevais même le sourire bête mais innocent de celui-ci s’afficher sur sa mine accablée ; on eût dit un malheureux qui assistait à un enterrement affublé d’un accoutrement pour clowns. Cet autre-là me dévisageait avec un dégoût involontaire, comme s’il eût été pris lui aussi, de nausées. Je détournai le regard tant la vue de ce visage admirablement insolent m’écœurait. Un autre au fond lisait, d’un regard éteint, les nouvelles du jour sur un bout de papier ; il était aussi expressif qu’un poisson hors de l’eau. Tous, du reste, étaient pareils à des poissons que l’on eût privés d’eau. Une longue et interminable apnée vers les barrières, qu’ils redécouvraient chaque jour avec une satisfaction identique. Les visages supplantaient peu à peu les vagues, mais suivaient le même mouvement curieux et irréfléchi, se confondaient avec elles, resurgissaient et s’immergeaient à nouveau dans le chaos des vagues. Les barrières s’ouvraient et se refermaient, dans un rythme effréné et tout aussi furieux que les figures. Abattu mais non moins stupéfait, je me relevai, sortis ma carte et me dirigeai vers les barrières qui me menaient au métro.

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