Usurpation démocratique
Les dépositaires de l'autorité publique seraient bien inspirés d'ôter leur casque, et de songer à cette sublime citation d'Anatole France: "On croit mourir pour la patrie, mais on meurt pour les industriels". Car avant d'être une condition présumée du bon déroulement de la démocratie, la sécurité n'a strictement aucun lien avec les droits dont doivent jouir chaque citoyen: lorsqu'un ordre est donné, celui d'évacuer une place ou de déloger des migrants, les matraques s'exécutent, entrent dans la danse pathétique du servilisme, au service des industriels de l'armement et du pouvoir politique. Par pouvoir politique, je n'entends pas stricto sensu l'Etat, puisqu'il est lui-même soumis aux lois du marché; j'entends donc l'exercice du pouvoir au sens large. Les oligarques, qui font transiter des sommes considérables dans un intérêt personnel, ont un pouvoir énorme: celui d'acheter le législateur, et donc d'influencer l'état de droit, de le subvertir, et de se substituer aux parlementaires, qui eux-mêmes se substituent au peuple. Dans tout ce chaos, il va de soi que l'agent de police n'est qu'un chien de berger. Mais il est chien de berger et mouton en même temps. Il lutte vigoureusement contre les droits du peuple en omettant qu'il appartient à celui-ci. Dans le même temps, il sait pertinemment qu'il n'aura jamais sa place dans les hautes sphères de la politique. C'est peut-être là la plus tragique des situations: un consentement à la soumission (mais le peuple peut le faire) et (plus grave) une participation active à cette soumission. Dernier acte absurde du long déclin de la démocratie.
Le théâtre politique
Maintenant, la démocratie, c'est une pièce de théâtre: on a quelques acteurs peu crédibles, des hommes politiques, qui jouent une pièce, et juste devant, ceux qui doivent la rendre crédible: les farces de l'ordre, qui tapent, pour faire respecter le pouvoir, ou plutôt l'abus de pouvoir. Eux sont là, et qu'importent les politiques qu'ils garderont, ils le feront sans broncher. Ils oeuvrent pourtant contre leurs intérêts, mais ils sont convaincus du bien-fondé de leur servilité.
Quant aux autres, ceux qui défendent ces types, ce sont les spectateurs. Ils sont là, popcorn à la main, et applaudissent les coups de matraques, vomissant la jeunesse et félicitant les puissants. Ceux-là, ce sont les pires, ils ont atteint un tel niveau de consentement qu'il leur faudrait un miracle pour se réveiller, ou une panne généralisée des téléviseurs. Un théâtre parfaitement bien conçu, car ceux qui se prélassent (ou vocifèrent) devant l'ineptie politique, le divertissement médiocre des hommes de pouvoir, ils se détournent du réel, lui préférant la bouffonnerie grotesque, mais rassurante. Les farces de l'ordre, qui délimitent la scène, surveillent, le regard livide, la sobriété des foules. Les exclus, les marginaux, sont dehors, ils ont été refoulés du théâtre, car eux luttent, sont en prise avec le réel, n'ont cure des spectacles pitoyables que leur livrent les puissants. Ils sont donc violemment marginalisés, montrés du doigt, jetés sur le bûcher médiatique de l'infâme. Et pendant que les farces de l'ordre maintiennent le désordre, le désordre de la rue cherche un ordre, un nouvel ordre, où de spectateurs indolents ils deviendraient acteurs. Acteurs de leur vie. Rêvons toujours. Les farces ne durent qu'un temps, la soumission aussi. Les masquent finissent toujours par tomber, car ils révèlent toujours leurs artifices. Le masque n'est-il pas, par ailleurs, l'aveu implicite d'une faiblesse?
La nécessaire révolte
Le mensonge politique consiste à croire que le peuple n'a aucun pouvoir ni de connaissance, pour pouvoir se gouverner; on lui dit donc qu'il faut regarder, écouter, et exécuter. Ce que les forces de police font avec une facilité déconcertante. Mais le peuple qui, dans son immense majorité, demeure relativement policé, doit faire preuve d'un très grand détachement pour se prendre en main. Ni le divertissement, qui fait appels aux émotions (que Spinoza associe à des pulsions irrépressibles et automatiques chez l'homme), ni la répression, ne doivent freiner l'ambition de l'homme, qui est de s'émanciper. Ni le mensonge organisé par les professionnels de la politique, ni la farce tragique qui lui est proposée ne doivent surpasser sa raison. Et c'est spécifiquement ici qu'intervient la volonté. Privé de cette volonté, de toute ambition, installé dans l'espoir tranquille d'un monde meilleur ou pis, acceptant les conditions cyniques de son existence (existence qui lui échappe du reste totalement), l'individu n'est plus. Pour que demeure l'individu, il doit y avoir lutte, comme l'on lutte dans la vie, pour que la vie ne soit pas une longue attente de la mort. Il ne s'agit pas de lutter contre la vie, ni contre le monde. Il s'agit simplement de recouvrer la maîtrise de sa vie. La violence est donc d'abord réfléchie, et elle est d'abord faite contre soi-même, avant de l'être contre les autres: lorsque l'on réfléchit, lorsqu'on refuse de se soumettre ou de céder aux plaisirs (tentants) du consumérisme, on se fait violence. La violence policière, elle, offre un contre exemple ironique: les forces de l'ordre luttent contre toute ambition populaire, contre le désir violent de vie et de souveraineté (cela contrevient aux intérêts des puissants), et en ce sens, ils luttent contre la vie, réduits à une exécution mécanique de la volonté du pouvoir. L'agent de police lui-même, qui demeure puissant par sa force physique et les moyens dont ils dispose, est en réalité le maillon le plus faible de ce vaste système. Faible, car d'abord violent avant de réfléchir, alors qu'il faudrait justement faire l'inverse, pour ne pas céder à la bestialité et à l'émotion brutale. C'est pour cela que leur condition est ironique: parce que les forces de l'ordre sont d'abord faibles. Ce qui les prive de toute compétence, de tout savoir, et les condamne à la constance, quel que soit le pouvoir qu'ils garderont, et quel que soit la révolte à écraser. D'ailleurs, Isaac Asimov ne dit-il pas, dans un éclair de génie, que "la violence est le dernier refuge de l'incompétence"?


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