lundi 9 mai 2016

De la supériorité du chat sur le chien

Ceci est la retranscription d'un article savoureux, au style raffiné et d'une lumineuse évidence: la supériorité du chat sur le chien (à retrouver sur: http://blog.slate.fr/sagalovitsch/2013/01/10/de-la-superiorite-du-chat-sur-le-chien/)

Le chien est le meilleur ami de l’homme. Et c’est bien normal. Vu le degré d’intelligence affiché par un brave toutou, comment ne pas comprendre combien cela peut être rassurant pour l’homme d’avoir trouvé un compagnon envers lequel il peut pour une fois afficher une indéniable supériorité intellectuelle.

Le chien est bête.

C’est un fait. Et ce n’est pas de sa faute.

A part lever la papate, redresser le museau quand on l’interpelle, ramener la baballe aux pieds de son maître, aboyer comme un dératé au moindre son inconnu de son répertoire linguistique, japper à fissurer les murs quand on le laisse seul, pisser au pied d’un arbre, un chien a l’intelligence d’une carpe farcie.

Sans oublier cette insondable tristesse que dégage son déchirant regard. Cette désespérance transie qui transpire de ses yeux mouillés de chagrin, cette supplication adressée vers son maître de ne point l’abandonner, cette attitude de renoncement, d’abdication, d’asservissement, autant de signes qui prouvent scientifiquement que si la vie ne vaut rien, le chien vaut encore moins.


Le chat lui, étincelle d’intelligence et de malice.

Le chat sait.

Les mystères de l’existence n’ont plus de secret pour lui. Il connaît de toute éternité la veulerie de l’homme, son infinie insignifiance, sa féroce médiocrité. Il nous toise de son regard perçant qui nous met à nu et semble nous dire ” mais comment fais-tu pour être aussi crétin ? Tu as pris des cours du soir ou c’est de naissance ? ”

Le chat ne répond jamais à nos attentes. Ce n’est pas son rôle. Il n’est pas de notre monde. Il lévite à des latitudes si élevées qu’il nous est par essence inaccessible. Il représente le mystère absolu, la quintessence métaphysique de nos errements existentiels, la preuve irréfutable qu’il existe d’autres mondes auquel notre intelligence rapiécée ne peut prétendre accéder.

Et quand il consent à venir nous visiter, c’est plus par commisération envers notre triste sort que par souci de trouver du réconfort. S’il se laisse caresser, c’est pour nous rassurer et nous prouver que nous ne sommes pas complètement des bons à rien. S’il feint de ronronner d’aise, c’est juste pour qu’on puisse s’attendrir sur nous-mêmes et nous dire que l’on est encore capable de dispenser un peu d’amour.

Le chien lui n’a pas de vie intérieure. Entre deux absorptions de pâtés, il se vautre dans un sommeil lourd comme une porte de prison. Et s’il claque parfois de la langue dans sa torpeur endormie c’est juste pour tenter d’attraper sans succès une mouche qui passait par là.

Le chat lui, possède un imaginaire enflammé.

A le regarder se tortiller pendant ses plages de repos, à voir ses moustaches frémir, son museau frissonner, on se doute bien qu’il n’est pas en train de se demander ce qui pourra bien faire plaisir à cette andouille qui se prend pour son maître.


Dans ses rêves toujours tourmentés, le chat redevient ce chasseur qu’il n’a jamais cessé d’être. Un vrai chasseur. Pas un prédateur de balles de tennis comme l’autre corniaud de basset mais un véritable félin usant de mille et unes malices pour s’emparer de sa proie.
Le chat à une vie intérieure si intense qu’il arrive même pleinement réveillé à se persuader que le salon où on l’a condamné à vivre n’est en fait qu’une jungle déguisée hantée de dangereux carnassiers qu’il s’en va pourchasser toutes griffes dehors.

Il suffit de voir un chat piquer un sprint soudain entre la cuisine et la salle de bain, grimper au rideau, prendre d’assaut la commode de l’entrée, se faufiler sous le lit de la chambre à coucher, repartir explorer les catacombes du placard à chaussures, pour comprendre qu’il souffre d’un mal encore plus profond que celui de Raskolnikov.

Le tout sous le regard ahuri du toutou bonnasse qui ne comprend que goutte à ses fulgurances et s’en va vers sa gamelle voir si le miracle de la multiplication des croquettes ne s’est pas opéré.


Dieu a donné aux hommes le chien pour qu’ils se sentent un peu moins seul. Le chat lui, a crée Dieu pour nous consoler de n’être que des hommes.

mercredi 4 mai 2016

Les farces de l'ordre

Usurpation démocratique

Les dépositaires de l'autorité publique seraient bien inspirés d'ôter leur casque, et de songer à cette sublime citation d'Anatole France: "On  croit mourir pour la patrie, mais on meurt pour les industriels". Car avant d'être une condition présumée du bon déroulement de la démocratie, la sécurité n'a strictement aucun lien avec les droits dont doivent jouir chaque citoyen: lorsqu'un ordre est donné, celui d'évacuer une place ou de déloger des migrants, les matraques s'exécutent, entrent dans la danse pathétique du servilisme, au service des industriels de l'armement et du pouvoir politique. Par pouvoir politique, je n'entends pas stricto sensu l'Etat, puisqu'il est lui-même soumis aux lois du marché; j'entends donc l'exercice du pouvoir au sens large. Les oligarques, qui font transiter des sommes considérables dans un intérêt personnel, ont un pouvoir énorme: celui d'acheter le législateur, et donc d'influencer l'état de droit, de le subvertir, et de se substituer aux parlementaires, qui eux-mêmes se substituent au peuple. Dans tout ce chaos, il va de soi que l'agent de police n'est qu'un chien de berger. Mais il est chien de berger et mouton en même temps. Il lutte vigoureusement contre les droits du peuple en omettant qu'il appartient à celui-ci. Dans le même temps, il sait pertinemment qu'il n'aura jamais sa place dans les hautes sphères de la politique. C'est peut-être là la plus tragique des situations: un consentement à la soumission (mais le peuple peut le faire) et (plus grave) une participation active à cette soumission. Dernier acte absurde du long déclin de la démocratie.

Le théâtre politique

Maintenant, la démocratie, c'est une pièce de théâtre: on a quelques acteurs peu crédibles, des hommes politiques, qui jouent une pièce, et juste devant, ceux qui doivent la rendre crédible: les farces de l'ordre, qui tapent, pour faire respecter le pouvoir, ou plutôt l'abus de pouvoir. Eux sont là, et qu'importent les politiques qu'ils garderont, ils le feront sans broncher. Ils oeuvrent pourtant contre leurs intérêts, mais ils sont convaincus du bien-fondé de leur servilité.

Quant aux autres, ceux qui défendent ces types, ce sont les spectateurs. Ils sont là, popcorn à la main, et applaudissent les coups de matraques, vomissant la jeunesse et félicitant les puissants. Ceux-là, ce sont les pires, ils ont atteint un tel niveau de consentement qu'il leur faudrait un miracle pour se réveiller, ou une panne généralisée des téléviseurs. Un théâtre parfaitement bien conçu, car ceux qui se prélassent (ou vocifèrent) devant l'ineptie politique, le divertissement médiocre des hommes de pouvoir, ils se détournent du réel, lui préférant la bouffonnerie grotesque, mais rassurante. Les farces de l'ordre, qui délimitent la scène, surveillent, le regard livide, la sobriété des foules. Les exclus, les marginaux, sont dehors, ils ont été refoulés du théâtre, car eux luttent, sont en prise avec le réel, n'ont cure des spectacles pitoyables que leur livrent les puissants. Ils sont donc violemment marginalisés, montrés du doigt, jetés sur le bûcher médiatique de l'infâme. Et pendant que les farces de l'ordre maintiennent le désordre, le désordre de la rue cherche un ordre, un nouvel ordre, où de spectateurs indolents ils deviendraient acteurs. Acteurs de leur vie. Rêvons toujours. Les farces ne durent qu'un temps, la soumission aussi. Les masquent finissent toujours par tomber, car ils révèlent toujours leurs artifices. Le masque n'est-il pas, par ailleurs, l'aveu implicite d'une faiblesse? 




La nécessaire révolte

Le mensonge politique consiste à croire que le peuple n'a aucun pouvoir ni de connaissance, pour pouvoir se gouverner; on lui dit donc qu'il faut regarder, écouter, et exécuter. Ce que les forces de police font avec une facilité déconcertante. Mais le peuple qui, dans son immense majorité, demeure relativement policé, doit faire preuve d'un très grand détachement pour se prendre en main. Ni le divertissement, qui fait appels aux émotions (que Spinoza associe à des pulsions irrépressibles et automatiques chez l'homme), ni la répression, ne doivent freiner l'ambition de l'homme, qui est de s'émanciper. Ni le mensonge organisé par les professionnels de la politique, ni la farce tragique qui lui est proposée ne doivent surpasser sa raison. Et c'est spécifiquement ici qu'intervient la volonté. Privé de cette volonté, de toute ambition, installé dans l'espoir tranquille d'un monde meilleur ou pis, acceptant les conditions cyniques de son existence (existence qui lui échappe du reste totalement), l'individu n'est plus. Pour que demeure l'individu, il doit y avoir lutte, comme l'on lutte dans la vie, pour que la vie ne soit pas une longue attente de la mort. Il ne s'agit pas de lutter contre la vie, ni contre le monde. Il s'agit simplement de recouvrer la maîtrise de sa vie. La violence est donc d'abord réfléchie, et elle est d'abord faite contre soi-même, avant de l'être contre les autres: lorsque l'on réfléchit, lorsqu'on refuse de se soumettre ou de céder aux plaisirs (tentants) du consumérisme, on se fait violence. La violence policière, elle, offre un contre exemple ironique: les forces de l'ordre luttent contre toute ambition populaire, contre le désir violent de vie et de souveraineté (cela contrevient aux intérêts des puissants), et en ce sens, ils luttent contre la vie, réduits à une exécution mécanique de la volonté du pouvoir. L'agent de police lui-même, qui demeure puissant par sa force physique et les moyens dont ils dispose, est en réalité le maillon le plus faible de ce vaste système. Faible, car d'abord violent avant de réfléchir, alors qu'il faudrait justement faire l'inverse, pour ne pas céder à la bestialité et à l'émotion brutale. C'est pour cela que leur condition est ironique: parce que les forces de l'ordre sont d'abord faibles. Ce qui les prive de toute compétence, de tout savoir, et les condamne à la constance, quel que soit le pouvoir qu'ils garderont, et quel que soit la révolte à écraser. D'ailleurs, Isaac Asimov ne dit-il pas, dans un éclair de génie, que "la violence est le dernier refuge de l'incompétence"? 

lundi 2 mai 2016

De la vie

BOLDMIND. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de dire son avis.

MÉDROSO. Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le sien.

BOLDMIND. Vous êtes tranquilles, mais vous n'êtes pas heureux; c'est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence.

MÉDROSO Vous croyez donc que mon âme est aux galères?

BOLDMIND. Oui; et je voudrais la délivrer.

MÉDROSO. Mais si je me trouve bien aux galères?

BOLDMIND. En ce cas vous méritez d’y être.

Voltaire, Dictionnaire philosophique "liberté de penser"


1- L'énigme de la vie

Derrière ce mot de trois lettres, la vie, se cachent une infinités de questions, toutes aussi abstruses que vaines, mais qui méritent d'être posées. Car les questions sont parfois plus porteuses de sens que les réponses elles-mêmes. Donc, qu'est-ce que la vie? Plus encore, pourquoi vit-on? Desproges se rapproche sans doute de la cruelle vérité en énonçant ceci: "nous venons au monde pour mourir". Oui. La vérité est implacable, le réel est intransigeant: nous vivons pour mourir. Nous n'avons d'ailleurs rien demandé, mais nous ne demanderons pas davantage lorsque la fatale issue de l'existence, la mort, nous arrachera du monde sensible. Si nous naissons pour mourir, alors l'existence peut paraître absurde. Et en un sens, elle l'est: quoi de plus absurde qu'une vie brusquement interrompue, longue et ennuyeuse, courte et brutale? Mon premier postulat est qu'il faut accepter ce non-sens, car c'est ce non-sens qui donne justement à la vie tout son sens. L'absurde, c'est le tragique. Non, pas le tragique Racinien, dégoulinant de lyrisme et fatalement défaitiste, non. Le tragique, c'est ce juste milieu entre l'optimisme et le pessimisme, c'est le réel, tel qu'il est, irrationnel, cruel, beau, violent, absurde. C'est cela, la vie. Alors, au lieu de chercher pourquoi l'on vit, il suffit (c'était ma deuxième question) de savoir comment on le fait. Comment supporter l'insupportable irrationalité de ce que l'on vit au quotidien. Deux solutions, ou plutôt, deux procédures s'offrent à nous. On peut accepter, sans pour autant se résigner (mais en s'y risquant toutefois), et on peut refuser. Selon la procédure utilisée, en découlera une manière de vivre, un art de vivre

2- Accepter, ou le piège de la soumission

L'acceptation est un concept lourd de clichés, banalement rapportés par les contempteurs du réel, ceux qui lui opposent un vain et constant refus, comme Don Quichote luttant contre les moulins à vent. L'acceptation de la vie, c'est la première condition tragique. Mais elle implique une nécessaire distance à l'égard des choses du monde. L'acceptation a quelque chose de profondément égoïste. On accepte sa condition, mais aussi celle des autres. Et le refus partiel ou total du réel peut s'avérer également dangereux: une sorte de voile dont se parent les faibles, pour fuir le réel. Cette attitude est une attitude de déni, qui donnerait raison à cette maxime de Nietzsche: "parfois, les gens ne veulent pas entendre la vérité, car ils ne veulent pas que leurs illusions se détruisent". Nous verrons que l'espoir peut jouer ce rôle. Le réel peut-il être vécu en étant dénié, paré d'un voile? Le postulat de cet essai est que l'on ne peut pas s'y résoudre. Car on ne vivrait pas le réel, on le survolerait. Pire: on vivrait non pas le réel mais un semblant de réel, une fiction, un peu comme le héros de Truman show, enfermé dans une série depuis sa naissance, et qui ignore lui-même (jusqu'à un certain point), qu'il est acteur de cette fiction, un artifice de ce gigantesque théâtre à ciel ouvert. Si le réel est un pièce, alors il serait une farce tragi-comique, une sorte de pièce absurde. Absurde, oui, ce monde l'est. Et s'en détourner, c'est être faible. C'est pourquoi, m'est avis que refuser ce réel, c'est lui donner raison, c'est capituler. La vie est une lutte. Il faut l'affronter. L'accepter béatement? Peut-être pas non plus.


3- Eloge du néant

Accepter, oui, mais pas n'importe quoi: l'injustice n'est pas acceptable. Mais accepter l'inconnu, comme on accepte l'absurdité d'une vie. En acceptant la vie, on s'accepte soi-même. La vie s'offre à nous, ou s'impose à nous, cela dépend de la manière dont on la conçoit. Doit-on la voir comme un fardeau, la subir jour après jour, et pousser cette pierre sur le flanc d'une montagne, destinée à y redescendre inéluctablement? Est-ce une acceptation supportable? Accepter de vivre nécessite peut-être alors autre chose. Ou plutôt rien. Le néant, l'abîme, le rien, peut offrir une alternative entre l'acceptation béate et le refus catégorique: il est l'inconnu, le vide, le précipice au-dessus duquel l'homme avance, tel un funambule, sans savoir si son prochain pas est le dernier. Il peut tomber, il peut échouer, mais qu'importe, il avance. L'équilibre parfait entre une vie réglée comme un papier à musique et la vie de débauche où l'on perd tous repères. Un "entre deux" qui ne contrevient pas aux contingences de la vie sans pour autant s'y soumettre pleinement. Mais l'humain est-il seulement capable d'assumer cette incertitude, de s'y confronter? Les systèmes politiques, quels qu'ils soient, et plus encore le capitalisme, déterminent l'individu, le conditionnent de la naissance à sa mort. Tout y est déterminé, ses réussites, comme ses échecs. De boîte en boîte, il avance sur le droit chemin que lui trace la vie prête à porter. Il termine d'ailleurs son existence au bout de cette interminable chaîne, au fond d'une boîte, oublié de tous. Nous sommes les rouages du système, c'est un fait. D'ailleurs, le concept même de système est un concept clé, que je fais intervenir assez tard dans cette réflexion. Mais soit. Nous ne nous appartenons pas pleinement à nous mêmes, car sinon, nous échapperions à ce système, et la vie deviendrait survie. Nous interrogerions alors un autre concept. Mais à l'intérieur du système, nous pouvons vivre sans appartenir totalement aux autres, tourner à la périphérie de ce système et s'en nourrir sans se laisser happer. C'est tout l'enjeu de l'incertitude. Une métaphore me vient à l'esprit, pour illustrer ce choix. Imaginons un instant un bateau; un bateau qui prend l'eau, inexorablement destiné à couler, puisque sa coque est percée, et qu'un marin tenterait, par tous les moyens, tristement muni d'un seau, d'en extraire l'eau, de manière continue. C'est le Sisyphe des temps modernes, le travailleur qui se donne corps et âme pour une entreprise qu'il n'aime pas, pour un système en quoi il ne croit plus. Et il y a cet individu, un de ces marins, qui décide de quitter le navire, de passer par-dessus bord et de partir à la nage. Partir où? Nul ne sait. Et c'est justement l'intérêt du concept.



4- Le mirage de l'espoir

a) L'illusion du réel?

Pour adopter une procédure - et il en existe bien d'autres, d'aucuns font intervenir cette pierre angulaire, ce faisceau lumineux que l'on nomme Espoir. L'espoir, guide suprême de nos vies, ou farce tragique de l'existence? La véritable question soulevée par l'existence de l'espoir chez tant d'individus est sans doute celle-ci: l'espoir fait-il vivre? C'est une expression bien populaire, "l'espoir fait vivre". Mais peut-on vivre sans espoir, sans tomber dans le refus, traité précédemment? Effectivement, l'absence d'espoir n'est pas forcément du désespoir. Soit. Les bases sont posées, mais les fondations demeurent encore branlantes. Parce que si l'espoir suscite tant de fascination, c'est parce que nul ne sait vraiment ce qu'est l'espoir. L'espoir, c'est cette quête philosophale, vaine ou inaccessible, la carotte derrière laquelle nous courrons, et que nous n'aurons jamais, car cette carotte est attachée au-dessus de nos têtes. L'espoir, c'est ce que nous n'avons pas, mais que nous n'aurons jamais. Tout est dans l'expression: "l'espoir fait vivre", donc vivons pour avoir ce que nous n'aurons jamais. Absurde équation, qui contrevient à la définition même de la vie. Cet espoir fait avancer, certes, mais il fait avancer comme l'eau fait tourner les pâles du moulin: c'est du surplace. Il nous fait avancer sur un tapis roulant. Et dans ce cas, cela reviendrait à épuiser nos forces dans une quête sans fin. L'espoir, dans ce cas, constituerait une sorte de course, mais nous serions en train de courir derrière notre vie. On ne la vivrait peut-être pas, par conséquent. Puisque en se projetant dans un avenir brumeux, lointain, en fixant cette lumière au bout du tunnel, cet Espoir, notre présent nous échapperait complètement. L'espoir, même dans le présent, n'est qu'un futur déguisé, un horizon d'attente. La vie ne peut se conjuguer qu'au futur. Elle doit se vivre aussi à l'instant présent. En ce sens, doit-on dire que l'espoir protège du réel, ou bien qu'il nous en éloigne? L'espoir comme échappatoire ne nous protège du réel qu'en nous en offrant une vision erronée, une sorte de vision idéale. Mais attention, je ne dis en aucun cas que cette attitude est mauvaise. Je dis qu'elle travestit le réel, et qu'en ce sens, la persistance du voile peut constituer une prison, une prison mentale, où l'on vivrait dans une fiction. C'est parfois préférable lorsque le réel n'est justement plus supportable. 

b) Dépassement du réel

Mais loin de moi l'idée, ici, de dénigrer la force de l'espoir. C'est ainsi que sont nés tant d'édifices majestueux, érigés à la sueur d'humains prêts à sacrifier leur existence pour l'amour d'un dieu qu'ils n'avaient jamais rencontré. Qu'est-ce que ce dieu, si ce n'est l'Espoir personnifié? Ces églises, cathédrales aux voûtes vertigineuses, le gigantisme des pyramides, et j'irais même jusqu'aux découvertes, et la science, tous nourris par un espoir, une perspective, un horizon. Tout ceci a permis à notre humanité de sortir de sa caverne. Ce qui reviendrait alors à considérer l'espoir comme une possible clé du dépassement de soi, et du réel. 

c) Dérives de l'espoir

Mais tout ceci a également tiré cette humanité de cet état primitif, celui de nature tant vanté par Rousseau. L'espoir nous a privé de notre innocence, a fait de nous des êtres compétitifs, à la recherche du plus, du mieux. L'avarice, la jalousie, l'envie, ne sont-elles pas nées d'un espoir déçu? L'espoir d'un monde meilleur n'était-il pas la base idéologique du nazisme? L'espoir fait vivre, oui, mais il fait aussi mourir. Si l'espoir est propre à l'homme, c'est justement peut-être parce qu'il représente sa double caractéristique: le dépassement de soi et la barbarie.

Et la vie dans tout ça? Que fait l'individu lorsqu'il espère? Reste-t-il bouche bée, à attendre Godot, cet inconnu qui ne viendra jamais, ou utilise-t-il l'espoir comme un moteur à sa vie? Aucune réponse ne peut satisfaire mes questionnements, car l'espoir peut tout aussi bien accompagner l'existence monotone d'un individu dépressif, ayant abandonné tout combat, tout comme l'individu plein de volonté, prêt à lutter vaillamment, ou même notre funambule, toujours à survoler l'abîme. Encore que, ce dernier se fiche un peu de l'avenir, donc il y a de fortes chances que l'espoir l'indiffère. Mais les deux autres, eux, malgré leurs différences, peuvent nourrir de l'espoir. L'espoir est donc un concept universalisant, s'il peut toucher autant d'individus. C'est d'ailleurs ce qui fait sa force et sa dangerosité. L'espoir, c'est un peu l'atome de l'individu, il faut le manipuler avec précaution, ne pas s'en servir de fin en soi, car sinon, l'on s'abandonnerait à cette quête sans fin, mais ne pas non plus s'en priver totalement, peut-être justement pour accepter la vie, supporter ce poids, dépasser le seuil de nos existences, les faire évoluer. Dans ce cas, c'est une énergie positive. D'où la comparaison à l'atome.

Je vous vois venir: ne choisir ni l'un ni l'autre, faire un pas de côté, solution de facilité pour se soustraire à un choix. Mais ce choix, je pense qu'il réside dans un autre concept, qui fait la substantifique moelle de l'être humain, et qui détermine sa place dans la société: la volonté. La volonté seule peut trancher, nuancer ces comportements et ces postures face à la vie. Une vie misérable et pleine de volonté est admirable, non pas parce qu'elle est gonflée d'espoir, mais parce qu'elle veut. C'est la volonté (individuelle et collective) qui nourrit la responsabilité de l'homme, qui crée des rapports de force, et qui construit la vision du monde comme un combat. Sans volonté, peut-être que tout espoir est voué à échouer. La volonté est ce qui met en action l'espoir.